Dégâts de gibier : un estimateur lance un pavé dans la mare
André Girard est estimateur de dégâts de grand gibier pour la Fédération des chasseurs. Dans un entretien, il dévoile certaines pratiques qui visent à ne pas « fâcher le monde agricole ».
Le Journal de la Haute-Marne : Comment devient-on estimateur et en quoi consiste la tâche? André Girard : Pour devenir estimateur, il faut suivre un stage patronné par la Fédération nationale de la chasse. A l’issue d’un examen, nous sommes ensuite confirmés par le préfet du département sur lequel on va travailler pour une durée d’un an renouvelable. La tâche consiste à se rendre sur les parcelles des agriculteurs afin de prendre les mesures exactes des surfaces touchées, ainsi que les rendements. Normalement, c’est un constat à l’amiable. Si jamais ce n’est pas le cas, l’agriculteur passe devant une commission départementale. Normalement, les estimations de l’estimateur sont retenues.
JHM : Ces estimations ne sontelles pas subjectives et sujettes à être remises en cause? A. G. : Si jamais les dégâts sont trop importants, la Fédération peut très bien envoyer deux estimateurs voire cinq pour constater, contrairement d’ailleurs à ce qu’elle affirme aujourd’hui. Si les dégâts sont supérieurs à 16 000 €, on fait appel à un expert national.
JHM : Vous estimez actuellement qu’il existe des dysfonctionnements dans la procédure d’estimation. Qu’avez-vous remarqué ?
A. G. : Tout agriculteur qui n’a pas souhaité signer le constat définitif d’estimation sur des récoltes est convoqué par une commission départementale. J’ai remarqué qu’à chaque fois, la Fédération donnait raison aux agriculteurs. Je trouve cela inadmissible dans la mesure où le travail des estimateurs avait été fait correctement.
JHM : Sur quoi vous basez-vous pour avancer cela?
A. G. : Après 20 ans d’expérience en matière d’estimation de dégâts de récolte, pour ma part, nos estimations sont très proches de la réalité. En tout cas, elles n’ont rien à voir avec ce que la Fédération a donné à ces agriculteurs qui va du simple au double, des agriculteurs qui se disaient lésés.
JHM : Vous estimez donc que l’on avantage le monde agricole ?
A. G. : Aujourd’hui, le président de la Fédération de chasse donne de l’argent à des agriculteurs dont les dégâts ne méritaient pas autant. Ces agriculteurs se sont moqués de moi et de mes collègues lorsque nous sommes passés faire le travail en laissant entendre que cela ce déciderait au-dessus de nous. A quoi servons-nous? Autant donner directement à l’agriculteur ce qu’il souhaite. Le président de la Fédération de chasse nous a déclaré : si on ne veut pas de vagues il faut être plus généreux ! Il ne faut pas oublier que ce sont les chasseurs qui paient.
JHM : Pour vous, on achète la paix avec le monde agricole?
A. G. : On achète la paix en Haute- Marne, oui sans détour.
JHM : Comment expliquez-vous que certains agriculteurs se plaignent d’estimateurs qui ne leur sont pas favorables?
A. G. : C’est évident, il y a eu dans certains secteurs des estimateurs qui faisaient leur travail à la légère. Bien souvent, les estimations étaient réalisées assez rapidement. Lorsque nous reprenions des secteurs entre guillemets “à l’abandon” on se retrouvait confronté à quelques difficultés. Mais il ne faut pas non plus que la Fédération des chasseurs en profite pour s’engouffrer dans la brèche et qu’elle se prostitue pour que nous soyons renouvelés.
JHM : Cela signifie que si vous n’allez pas dans le sens du monde agricole, vous pouvez perdre votre “accréditation”?
A. G. : Il ne faut pas faire de vague si l’on veut être renouvelé estimateur. Il ne faut pas faire des mécontents dans le monde agricole. On doit payer ce qui est dû et point final. Les textes disent que l’on doit passer une seule fois, cette année la Fédération nous a demandé de passer deux fois chez un agriculteur en pleine récolte pour ne pas lui déplaire. Pendant ce temps d’autres agriculteurs attendaient notre passage.
JHM : Vous avez des preuves pour avancer cela?
A. G. : Je me suis basé sur le rapport de la commission du 17 décembre qui nous a été envoyé par la Fédération des chasseurs. Et nous avons constaté des choses intolérables. Ainsi, sur une parcelle de maïs, mes deux confrères ont été reçus très vertement par l’agriculteur et malgré cela, la Fédération des chasseurs lui a donné gain de cause alors que leurs estimations se rapprochaient de la réalité.
JHM : Pourquoi dénoncer cela aujourd’hui?
A. G. : J’estime qu’il est inadmissible de devoir se prostituer pour conserver le droit d’être estimateur. Ne pas faire de vague pour être renommé l’année suivante n’est pas normal.
Source : JHM