Sur la piste des empoisonneurs de sangliers
« Admirez le travail des sangliers », ironisent sur une pancarte Étienne Maillard et Thierry Jannot, agriculteurs dans la Meuse.
• La prolifération des sangliers provoque une crise sans précédent entre agriculteurs et chasseurs. Exemple dans la Meuse où, dans un climat délétère, des animaux ont été empoisonnés.
• Les présidents de fédération des chasseurs se défendent en détaillant toutes les mesures de régulation qu’ils prennent depuis des années.
• Plus de 23.000 sangliers sont abattus chaque saison dans l’Aisne, la Marne et les Ardennes. Les dégâts aux cultures s’élèvent à plus de 1,7 million d’euros pour les trois départements.
Enquête
QUI a empoisonné les sangliers ? La question pollue depuis quelques semaines l'ambiance entre chasseurs et agriculteurs dans la Meuse, frontalière des Ardennes et de la Marne. En 2008, une vingtaine de sangliers a été victime d'une neurotoxine ou de mort-aux-rats, selon le laboratoire vétérinaire de Bar-le-Duc et le laboratoire de toxicologie de l'école vétérinaire de Lyon.
La gendarmerie mène l'enquête. La fédération des chasseurs de la Meuse, qui compte dans ses rangs de nombreux Marnais, pointe du doigt l'association Les Robins des champs. C'est elle qui, le 25 septembre, a déversé dans la cour de la fédération 15 bennes de déchets de maïs avec autant de cadavres de sangliers pour exprimer son exaspération. Il y a eu également des bêtes empoisonnées à Vertuzey, Eurville, Sorcy, ou Broussey où onze sangliers ont été alignés le long de la route.
Les représailles n'ont pas tardé : un anti-limaces a été déversé dans une récolte de colza et des fers à béton ont été disséminés dans un champ.
Thierry Jannot, agriculteur à Commercy, président de l'association frondeuse, tient un discours radical : « Il y en a assez des compromis, des connivences, des demi-mesures. Les comités techniques locaux qui sont censés regrouper agriculteurs et chasseurs pour une bonne gestion du gibier, ne servent à rien. Nous ne voulons plus d'indemnisations de la part des chasseurs puisque nous ne voulons plus aucun dégât de sangliers. Je veux pouvoir faire mon métier sans que l'on détruise mes récoltes. Le monde agricole s'est fait piéger par les indemnisations. C'est le seul système où l'agresseur évalue les dégâts causés à sa victime. »
Pour ajouter un peu plus à la confusion, les Robins des champs, qui regroupe une quarantaine d'agriculteurs meusiens en colère, ont déposé à leur tour une plainte : « Nous dénonçons une manipulation, une mise en scène. J'espère que la justice trouvera les coupables. Les sangliers morts utilisés pendant notre manifestation, avaient été percutés par des véhicules. Pendant qu'on polémique sur de prétendus empoisonnements, on évite de parler du fond du problème. C'est-à-dire des sociétés de chasse qui, depuis dix ans, ne font pas leur boulot de régulation du gibier. »
Etienne Maillard, vice-président des Robins des champs, ironise sur « ces sangliers aux postérieurs énormes, qui ressemblent à des cochons domestiques », pas même effarouchés par son tracteur. « C'est normal, ils croient que c'est le 4x4 qui leur apporte du maïs. » La pratique dite de « l'agrainage », censée fixer les populations de sangliers dans les forêts, a des effets pervers selon les agriculteurs. Trop bien nourries, les laies se reproduisent toute l'année. Sur certains secteurs, la population a triplé en un an et les dégâts occasionnés aux cultures dépassent le million d'euros. « Sans parler des pertes indirectes », précise Etienne Maillard. « Les trous dans une pâture cassent le matériel, les ensilages pour nourrir nos bêtes sont pleins de terre, des semis sont à refaire. Et puis il y a les accidents de voiture qui se multiplient à cause du gibier », souligne Etienne Maillard.
Pour Thierry Jannot, « il est temps d'en finir avec les beaux discours. Soit les chasseurs limitent le nombre de sangliers à trois aux 100 hectares, soit on va ressortir les fourches ! ».
« Des actes intolérables »
Michel Thomas, président des chasseurs de la Meuse, admet un manque d'anticipation dans la gestion du sanglier, tout en dénonçant « des exactions inadmissibles. »
Comment expliquez-vous l'explosion du nombre de sangliers dans votre département ?
MICHEL THOMAS : « C'est un problème national, pas seulement meusien. Il y a eu notamment une année atypique avec une glandée exceptionnelle et des récoltes tardives de maïs. Ces deux facteurs ont favorisé l'augmentation des populations et des dégâts dans les cultures. Notre erreur est de ne pas avoir suffisamment anticipé. D'autant que le monde agricole est plus tendu avec une baisse de revenus. »
Les agriculteurs de l'association Robin des bois exigent zéro dégât…
« Certains sont dogmatiques, carrément anti-chasse. Moi aussi je peux exiger qu'on en finisse avec les parcelles de 100 hectares d'un seul tenant, avec l'utilisation des produits phytosanitaires. »
Ils dénoncent également des mises en scène pour faire croire à des empoisonnements de sangliers.
« Restons sérieux. Je comprends l'exaspération des agriculteurs. Je le dis sans fuir mes responsabilités : par endroits, les dégâts sont intolérables. Tous les sangliers morts présentaient des traces d'empoissonnement. Les chasseurs ne peuvent admettre de telles exactions. Ce sont des actes tout aussi intolérables. C'est pourquoi nous avons alerté le procureur de la République. Certaines dérives de personnes excessives ne doivent pas faire oublier la majorité des agriculteurs qui sont des gens responsables avec qui nous travaillons. La chambre d'agriculture a d'ailleurs vivement condamné ces empoisonnements. »
Les chasseurs ont-ils les moyens et la volonté de régler ce problème de surpopulation ? Les agriculteurs vous reprochent de ne pas tuer les femelles.
« En tout cas, la Fédération a pris des mesures fortes pour faire baisser le nombre de sangliers. Il y a eu une vaste campagne d'information. Nous avons mis les chasseurs devant leurs responsabilités. Nous avons attribué 25.600 bracelets pour la saison 2008-2009, après en avoir attribué 20.000 la saison dernière avec finalement 16.700 sangliers tués. C'est bien mais c'est encore insuffisant.
Plus de 100 sociétés de chasse doivent déclarer après chaque jour de chasse leur tableau et 40, parmi elles, sont contrôlées par des agents assermentés. Les mêmes doivent prélever un quota de 35 % d'animaux de plus de 60kg. Autant de mesures entérinées par arrêté préfectoral. Des efforts importants sont accomplis mais nous ne pouvons pas régler le problème en une saison. Il en faudra au moins deux ou trois.
Certains avancent que votre fédération est au bord de la faillite vu le montant des dégâts qui dépassent les 2 M€?
« Nous avons augmenté nos recettes avec une hausse des prix du bracelet. Sachant que les massifs qui ont le plus de dégâts paient davantage que les autres. Nous avons aussi la chance d'avoir un effectif qui augmente avec 7.600 permis. Il est vrai qu'il ne faudrait pas deux années comme celle qui vient de se terminer. Je pense qu'il y a une prise de conscience chez les chasseurs. »
Pour ou contre l'agrainage
« Il y a vingt ans, tuer un sanglier lors d'une journée de chasse était une exception et un plaisir. Aujourd'hui, certains chasseurs veulent quinze sangliers au tableau. Ce n'est pas raisonnable. On a dépassé la mesure. » Régis Arnould, président de la fédération de chasse des Ardennes et président de la Commission nationale des dégâts de gibier, estime qu'il faut tirer les leçons de la situation dans la Meuse. L'agrainage, pratique qui consiste à nourrir les sangliers, est très critiqué. Régis Arnould, lui, n'est pourtant pas favorable à sa suppression : « Je suis pour une charte de l'agrainage qui permet de nourrir toute l'année avec parcimonie. Supprimer l'agrainage est, à mon avis, un remède pire que le mal. Si les sangliers n'ont rien à manger en forêt, ils risquent de provoquer davantage de dégâts en plaine. »
Alain Jurion, garde de l'Office national de la chasse, distingue l'agrainage, « utile en mars-avril, au moment des semis de maïs », du nourrissage, qui « dérègle les cycles de reproduction. Il n'est pas normal d'avoir des marcassins à cette période de l'année ».
Un garde meusien de l'Office national de la chasse préfère parler sous couvert d'anonymat, tant le sujet est actuellement sensible. « La paix sociale est en danger », affirme-t-il. Lui qualifie l'agrainage de « faux problème ». « Certes, il y a un peu moins de mortalité, les populations sont fixées, mais l'impact des glandées est bien plus important sur l'évolution démographique. Seuls les chasseurs, avec de la volonté, peuvent faire baisser les populations mais toutes les sociétés de chasse ne jouent pas le jeu. »
La Nature compensera-t-elle la mauvaise volonté de certains chasseurs en régulant d'elle-même avec une violente épidémie de peste porcine ? L'agrainage, en favorisant le contact entre animaux, est propice à l'apparition d'épidémies. « L'Alsace a été affectée par la maladie. ça n'a pas suffi à faire baisser de manière significative les populations », remarque un garde-chasse.
Malgré des tableaux de chasse impressionnants (plus de 24.000 sangliers tués sur l'Aisne la Marne et les Ardennes), le montant des dégâts augmente. Comme si le sanglier, gibier mythique, était devenu incontrôlable au grand dam des chasseurs, Frankenstein de la nature, dépassés par une créature de plus en plus gourmande et prolifique.
Prévention / Situation fragile dans l'Aisne, la Marne et les Ardennes
Si le torchon brûle entre agriculteurs et chasseurs dans la Meuse, la situation restent également tendue par endroits dans la Marne, l'Aisne et les Ardennes.
Les fédérations de chasseurs de la région, embarrassées par le sujet, craignent une contagion. Elles multiplient les contacts avec le monde agricole et donnent des gages de leur bonne volonté dans la maîtrise des populations de sangliers. Le président Jacky Desbrosse, de la fédération de la Marne, a provoqué une réunion fin novembre avec tous les acteurs du dossier : « Les dégâts sur maïs ont été multipliés par 2,5 depuis 2007. Est-ce là l'effet d'un relâchement après avoir annoncé que nous avons atteint le seuil des 42.000 quintaux de dégâts, seuil défini comme acceptable par le monde agricole ? » Jacky Desbrosse a de nouveau exhorté les détenteurs de lots de chasse à maîtriser le nombre de sangliers. Il a également annoncé un nouvel outil statistique pour affiner le nombre d'animaux et leur gestion.
« Une prise de conscience tardive alors que problème perdure depuis une dizaine d'années, regrette Vincent Jourdan, agriculteur en montagne de Reims, zone dite sensible : « Heureusement, nous ne sommes pas dans la situation de la Meuse. Le dialogue n'est pas rompu. Les chasseurs dans mon secteur commencent à exercer une bonne pression de chasse. Il faut le reconnaître. Je veux être constructif mais je resterai ferme. Le système d'indemnisation est à revoir, l'agrainage doit être interdit, les fédérations doivent maîtriser leurs troupes - ce qu'elles ont beaucoup de mal à faire -, et les préfets doivent lancer des battues administratives quand c'est nécessaire. »
En 2004, en Argonne, une battue administrative avait provoqué un électrochoc. Si cette solution radicale, vécue comme un échec par les chasseurs, a peu d'impact sur le nombre de sangliers, elle a au moins le mérite de réveiller les consciences. Depuis cette date, la situation est à peu près sous contrôle dans ce secteur. « Ca va mieux, mais on est quand même sur le fil du rasoir », explique Dominique Patizel, un agriculteur qui exploite des terres à la fois dans la Marne et en Meuse.
Dans l'Aisne, le préfet, Stéphane Fratacci, s'est inquiété en réunion publique du « développement des sangliers, source d'insécurité routière ». Cette année, la chasse au grand gibier dans ce département coûtera 62 € au lieu de 38 en 2007. Là encore, la faute aux dégâts. L'équivalent de 500 hectares a été saccagé par le gibier. Ici comme ailleurs, des chasseurs tentent de trouver un équilibre agro-cynégétique alors que d'autres entretiennent de véritables « bordels à cochons », pour reprendre l'expression d'un président de fédération.
Des dégâts compensés mais...
C'est la loi, les chasseurs sont tenus d'indemniser les pertes de récolte provoqués par le gibier. Les sommes déboursées chaque année sont impressionnantes : autour de 1 million d'euros dans la Marne, 500 000 € dans l'Aisne, 300 000 € dans les Ardennes. Auxquels il faut aujouter 10% de frais d'expertise et différentes mesures de prévention telle que la pose de clôture électrifiée.
La procédure fonctionne peu ou prou même si les agriculteurs sont rarement d'accord avec le montant défini par l'expert. Vincent Jourdan, agriculteur en Montagne de Reims, critique « une procédure lourde, longue qui peut mettre en péril la trésorerie des entreprises. »
L'indemnisation, pour être la plus équitable possible, est indexée sur le cours des céréales. Ce qui fait dire à certains que si les prix en 2008 s'étaient maintenus au niveau de ceux 2007 , des fédérations de chasseurs auraient été contraintes de déposer le bilan.
Des chasseurs, fatigués de voir le prix de leur loisir atteindre des sommets, rétorquent que les agriculteurs veulent le beurre et l'argent du beurre. « Certains tirent des revenus de la location de chasse. Ils exigent en plus des indemnisations de plus en plus délirantes. Or, c'est quand même à cause d'eux qu'il n'y pas plus de petit gibier en plaine », explique un passionné de la chasse aux sangliers. Des arguments recevables dans certains départements mais pas dans la Meuse où les agriculteurs ne tirent pas de revenus de la chasse. Les Robins des Champs critiquent « la chasse business », où la densité de gibier justifie des prix de location prohibitif. « Le système est pervers. Plus la chasse coûte cher, plus les sociétés de chasse laisse le gibier proliférer pour attirer les clients. », dénonce Etienne Maillard.
La vraie faiblesse du système d'indemnisation, concerne les pâtures. Une compagnie de sangliers peut provoquer des dégâts quasi irréversibles en prairie les éleveurs se plaignent de ne pas être correctement dédommagés. D'où la grogne actuelle.
Déjà en 1952, la myxomatose
Le virus de la myxomatose a été découvert en Uruguay vers 1896 et introduit en Australie vers 1950 afin d'éradiquer les lapins de garenne. Pour les mêmes raisons et pour céder à la pression des agriculteurs, la maladie a été importée en France, en 1952. Cette épizootie s'est répandue très rapidement dans tout le pays puis en Europe et en Afrique du Nord et a provoqué la mort de plus de 90 % des lapins de garenne. Dans la forme aigüe de la maladie le temps d'incubation est de deux à dix jours, et les lapins meurent après cinq à sept jours (taux de mortalité jusqu'à 99 %). Il n'existe pas de traitement curatif efficace à 100 %. Le traitement des terriers par pesticides est trop délicat, et il est même de pollution. Pour l'élevage, le seul moyen de protection est la prévention par vaccination des lapins.
Source : L'union
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